14 janvier 1994
Roy Dupuis chez Sam Shepard
Par Robert Lévesque
Avec Scoop III et «True West», la rentrée télévision et la rentrée théâtre - deux
mondes - se chevauchent chez Roy Dupuis, le comédien le plus connu du grand public parmi ceux qui sont
sortis de l'École nationale de Théâtre dans les années 80.
Un comédien particulier, qui a ses preuves à faire, alors qu'il est déjà piégé dans la
machine médiatique simpliste et agressive qui veut faire de lui un Brando (sans son Kazan...), un sexe symbole, ou rien de moins qu'un acteur-culte!
L'entreprise médiatique et commerciale grotesque échappe heureusement au monde plus honnête du théâtre où, là, Roy Dupuis, à 30 ans, est un
comédien comme un autre, la Nouvelle Compagnie Théâtrale lui ayant proposé de jouer le rôle de Lee dans «True West» de Sam Shepard sans mettre en branle
une opération particulière, sans soudoyer les rédactions (on me proposait une entrevue avec le comédien Norman Helms qui joue le rôle
d'Austin à ses côtés!), sa gueule de star éberluée n'est pas sur l'affiche, et dans les Cahiers de la NCT aucun article n'est consacré à la
«star».
Roy Dupuis a peu joué au théâtre: un spectacle en plein air avec des copains de
l'École nationale, une tournée d'Harold et
Maude avec Viola Léger, un
Roméo au TNM avec une certaine balourdise, un rôle secondaire dans un Sam Shepard au Quat'Sous (Fool for
Love), puis, sous la direction de Brigitte Haentjens qui le dirige maintenant
dans «True West», il a connu ses deux meilleures performances à la scène avec Le
Chien de Jean-Marc Dalpé à Fred-Barry et Un Oiseau vivant dans la gueule de
Jeanne-Mance Delisle au Quat'Sous.
C'est au théâtre plus qu'à l'écran, et en particulier sous la direction de Haentjens, que l'on a vu Roy Dupuis doté d'une certaine «présence», d'un talent de
comédien. C'est là, plus que dans ses films (Being at home with
Claude et Cap Tourmente)
où il joue gros et faux avec une diction molle et une présence floue, que Roy Dupuis pourra peut-être
trouver sa forme, une nature, un état, et il y a fort à parier qu'il saura défendre ce personnage de Shepard, Lee, un bum qui débarque chez son frère
universitaire et rangé planchant sur un projet de scénario, dans une pièce qui renouvelle l'universel combat des frères ennemis.
Sam Shepard est avec David Mamet l'un des deux plus intéressants
dramaturges américains actuels (ils sont les successeurs des Albee, Williams, Miller, et de l'ancêtre O'neill). Il a écrit «True West» au début des années 80. John Malkovitch a défendu le rôle de
Lee à Chicago. À New York, ce fut Dennis Quaid. À
Paris, Richard Bohringer. À Montréal, Robert Toupin
s'est cassé la gueule dans une
production ratée, au Rialto il y a quelques années (sous le titre Une vraie vue).
À la NCT la semaine prochaine on assistera donc à sa véritable création au Québec...
... Avec une quarantaine de pièces, dont seules trois ont été produites à Montréal (Fool for Love, A Lie of the Mind et «True West»), Sam Shepard, aussi acteur
(The Right
Stuff) et scénariste
(le Paris,Texas de Wenders), beau et doué, a produit une oeuvre percutante qu'hélas les théâtres québécois n'ont pas vraiment fait
retentir.
Source:
26 janvier
1994
Théâtre - Oui, Roy Dupuis
est bon! (mais il est le seul)
«True West» de Sam Shepard n'est
pas vraiment là sur la scène de la NCT
Par Robert Lévesque
Eh bien oui, il est bon, Roy Dupuis. Le problème, c'est que dans «True West», il est le seul à l'être; le seul à avoir une présence en scène, et même une certaine grâce dans le geste, dans la dégaine,
qui fait oublier, lorsque c'est à lui, la pesanteur et les errements incroyables d'une mise en scène superficielle qui dessert la pièce de Shepard au point de la rendre insuffisante,
apparemment simpliste.
Brigitte Haentjens sait bien mettre en confiance ce comédien
naturel qu'est Roy Dupuis, et
sous sa direction, voilà un comédien très exceptionnel, dont on saisit les intentions du personnage et dont on entend fort bien le texte (contrairement à ce qu'on dit...), mais dans cette
production de la pièce de Shepard on dirait que le travail de Haentjens s'est limité à entraîner cet acteur, aux dépens de la compréhension de la pièce.
Dupuis entre en scène, avec un long
riding-coat,
sa gueule de poussière, sa bière fraîche, et dès sa première colère, son lancer de la canette, on croit au personnage, qui revient du désert. Dupuis est un vrai acteur. Mais il y a quelque chose qui ne fonctionne pas du tout dans cette mise en scène de «True
West», et qui devient évident dès que l'affrontement entre les deux frères va se préciser.
Il s'agit, pour comprendre, et je vous l'explique, d'un affrontement sans merci entre deux frères, d'une négociation serrée et tragique. L'un, Lee, est un vagabond qui vit de
vols, qui erre, qui traverse le désert du Mojave, et qui ce jour-là débarque dans la maison familiale (le père, alcoolique, est parti depuis longtemps, la mère est en voyage en Alaska) et
tombe sur son frère, Austin, qui s'est installé dans le bungalow californien le temps d'écrire en paix un scénario de film, longuement négocié avec un
producteur.
Austin est le gars qui a réussi, un gars qui fonctionne dans l'univers dépeint par Altman dans ses films sur Hollywood. Un gars qui l'a. Lee est le perdant. Le gars qui ne
l'a pas. Et toute la pièce va devenir une sorte de transfiguration, une rencontre de miroirs, où Austin perdra l'assurance qu'il affichait, et Lee la détresse qu'il
traînait. Lee propose des idées de film, il va intéresser le producteur qui vient voir Austin, un producteur qui va faire confiance à Lee.
Tout est là. Dès ce moment, Lee et Austin
vont l'un l'autre se mettre en état de siège. Lee voudra être sûr que Austin va l'aider à écrire ses idées, ce dont il est incapable. Et Austin va vouloir
contrôler Lee, ne pensant qu'à s'en défaire pour sauver le plus possible de son estime de soi, de sa figure de gagnant.
La pièce se termine dans une
apocalypse sans vainqueurs...
Source:
Photo:
TRUE WEST en bref
«True West» est une pièce de l'américain Sam Shepard, traduite par Pierre Legris, et mise en scène par Brigitte
Haentjes qui dirige ici Roy Dupuis pour la troisième fois.
La troupe se produisit à la NCT (Nouvelle Compagnie
Théatrale, salle Denise Pelletier) du 18 janvier au 17 février 1994.
Interprétation:
Lee: Roy Dupuis
Austin: Norman Helms
Saul Kimmer: Brian Dooley
La mère: Janine Sutto
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