Samedi 16 janvier 2010 6 16 /01 /Jan /2010 09:19

 

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Mai 1999


Par François Hamel
 


Mercredi 14 avril, Toronto: le temps est bon, le ciel est bleu… et l’équipe du Lundi attend Roy Dupuis, alias Michael (tiens, tiens: le Michel de Scoop est devenu Michael…), agent secret et mentor de Nikita, le personnage éponyme de cette télésérie tournée dans la Ville reine. Le comédien nous cueille à bord d’une Lincoln noire de l’année avec chauffeur, mise à la disposition des vedettes principales de l’émission.
 

Au bout de notre rencontre de trois heures – elle devait en durer la moitié – l’Ovila des Filles de Caleb (puis l’Oliva de Million Dollar Babies…) insiste pour venir nous reconduire. Que ce soit dans la voiture, dans sa roulotte, dans la salle de maquillage ou sur le plateau, Roy Dupuis, disponible et détendu, se livre à nous.
 

Nikita
, qui en est à sa troisième saison, l’a hissé au rang des stars internationales. En effet, l’émission est diffusée dans 50 pays, et les sites Internet consacrés à l’acteur foisonnent; ils témoignent en quelque sorte de son incroyable popularité.
 

Sa percée internationale est cependant loin de lui avoir enflé la tête. Au contraire, Roy – qui a eu 36 ans le 21 avril dernier – demeure d’une étonnante simplicité. La crise qu’il a vécue l’a radicalement transformé… «Eh, boule de gomme, serais-tu devenu un homme?»
 

Son  morceau  de  planète
 

Roy
, que fais-tu une fois la journée de tournage terminée?
Je n’ai pas le temps de faire grand-chose, puisque, rendu à mon appartement, je dois apprendre les textes du lendemain. Puis on revient me chercher à 5h30 ou 6h du matin.
 

N’as-tu pas une heure ou deux par jour pour te détendre?

Lorsqu’on tourne, il y a toujours des périodes d’attente entre les scènes ou les changements de plan. C’est dans ces moments-là que je décompresse. Avec de 14 à 18 heures de tournage par jour, cinq jours par semaine, huit mois et demi par année, il faut vraiment y aller au jour le jour – je dirais même une scène à la fois – sinon ce serait décourageant. Ce qui complique la situation, c’est que je ne suis pas chez moi, au Québec. Tous les volets de ma vie privée en souffrent, dont mes relations amicales.
 

T’es-tu adapté à la vie torontoise?

Pas vraiment, car je ne fais que travailler dans cette ville. La seule chose à laquelle je me suis habitué est de faire la navette. Je prends l’avion tous les vendredis pour passer mes fins de semaine au Québec. Tout ce qui m’intéresse désormais, c’est ma maison, la campagne et les voyages. Je ne sors plus. Le night life ne me dit plus rien; j’ai fait le tour. Je préfère de beaucoup préparer une bouffe à la maison pour les amis. Je vais encore dans les restos, surtout à Toronto; je choisis les petits restaurants du quartier chinois, car j’habite près de là.
 

As-tu des spécialités culinaires?

Je fais un peu de tout, comme de la cuisine thaïlandaise, française et américaine. Au moins une fois par année, je prépare un méchoui; ma demeure, située sur un terrain de 54 acres, est l’endroit idéal pour ça. En fait, on y trouve deux maisons en bois. La première, bâtie en 1840, et une «rallonge», construite en 1870.
 

Ce domaine est-il en plein champ ou en pleine forêt?

Au milieu de plusieurs champs ceinturés d’anciennes clôtures de pierre. Derrière la maison commence la forêt. J’ai environ 30 acres de bois et 24 de champ.
 

Veux-tu toujours y faire construire une rallonge moderne? Il y a deux ans, tu parlais d’une verrière des plus originales en forme de silo à grains.

Maintenant, je pense plutôt à une grange de verre. Jadis, il y avait une vieille grange, mais elle a brûlé deux ans avant que j’achète la propriété. Je me suis dit que j’allais en rebâtir une, mais adjacente à la maison, et utiliser beaucoup le verre. Le concept reste le même: recourir le plus possible à de nouveaux matériaux écologiques et, idéalement, chauffer à l’énergie solaire. Je prends plaisir à peaufiner mon ouvrage, au même titre qu’un écrivain, son bouquin ou un peintre, sa toile. J’ai besoin de quelque chose de concret pour m’extérioriser. La galerie que je me suis tapée l’été dernier était la première chose d’envergure que je construisais de mes mains. Elle est en cèdre et comprend entre autres un pavillon circulaire. Celui-ci fait le coin de la maison et possède deux balcons ainsi qu’un toit de cuivre. Je voudrais aussi faire creuser un lac pour y mettre de la truite. C’est assez incroyable ce qu’un point d’eau peut attirer comme vie animale. C’est de mon oncle que j’ai appris l’importance et la beauté qu’une maison peut avoir. Il y a 25 ans, il a acheté une vieille demeure, dont il a su faire un véritable chef-d’œuvre. Il a sculpté le paysage. Il a même reboisé la forêt adjacente en choisissant méticuleusement les arbres. C’est de toute beauté. Un lieu vivifiant. Il y travaille toujours.
 

N’as-tu pas, toi aussi, fait de l’aménagement paysager ou, en tout cas, des plantations?

Oui, la première année, j’ai planté 36 érables et, l’an dernier, 80 pommiers et poiriers avec mon père. Je veux commencer entre autres une plantation de noyers noirs – un bois d’une grande valeur – que je veux léguer à mes enfants. Puisque cette essence met beaucoup de temps à pousser, celui qui la plante ne voit pas les arbres à pleine maturité. On parlait tout à l’heure de mes moments libres pendant les tournages; en général, c’est alors que je planifie ce que, l’été venu, je vais faire chez moi. Je réfléchis aux matériaux que je vais utiliser, à leurs textures. Par exemple, depuis un an et demi, je magasine pour la céramique de ma salle de bain. Quand je l’aurai dénichée, ce sera celle-là, pas une autre. Je ne fais aucun compromis. Grâce à mon travail actuel, c’est sûr que ma situation financière m’aide à ne pas avoir à en faire.
 

Changement  de  cap
 

Tu as mis une croix sur la vie nocturne, que tu as remplacée par de nouveaux loisirs. Y a-t-il eu une coupure draconienne dans ta vie et si oui, quand s’est-elle produite?

En 1996, année où j’ai acheté ma maison et où j’ai signé un engagement de cinq ans pour Nikita. J'avais cessé de sortir depuis peut-être un an. Il faut dire qu’en 1995 j’ai pris une année sabbatique; jusque là, je n’avais eu que deux semaines de vacances en six ans. J’ai alors traversé les États-Unis et le Canada en motocyclette. Ensuite, je suis venu chercher ma blonde et nous sommes allés en France et en Italie. (Silence) Cette année-là, je me suis rendu compte qu’on est bel et bien responsable de soi-même. Je le savais d’instinct, mais en prendre conscience était autre chose. On doit se sentir profondément responsable de ce qu’on est et de ce qu’on crée. Le simple fait de me retrouver sur ma terre, dans ma maison, a accentué mon virage. En ville, j’étais trop connu. Comme je suis timide de nature, je ne m’habituais pas à être constamment observé. Aujourd’hui, je préfère être chez moi, dans le bois. Là, j’ai un grand terrain de jeu, ce qui me donne plus de liberté.
 

Le regard des autres te dérange-t-il encore?

Ça me fatigue. Après une journée à me faire reluquer, je suis épuisé. C’est pourquoi, lorsque j’habitais en ville, je ne mettais presque plus le nez dehors, sauf le soir.
 

Par contre, tu sembles moins timide qu’auparavant, tu t’affirmes davantage.

Je dirais que je sais davantage ce que je veux et que je sais très bien ce que je ne veux pas – ça, c’est très clair! (Rires) À court terme, je sais ce que je veux; à long terme, je ne veux pas le savoir.
 

Qu’est-ce que tu ne veux pas?

Ça, c’est un peu trop personnel.
 

Alors, que veux-tu à court terme?

Faire des choses simples. La maison, la terre, y travailler. Peut-être du théâtre et des projets de documentaires.
 

Le rat des villes est devenu un rat des champs…

Oui. Et si un jour j’ai des enfants – ce que je souhaite vraiment – je voudrais que ma maison leur revienne. Que ce soit un endroit où la famille se retrouve et qu’avec le temps s’y écrive une histoire. Ainsi, mes enfants auront des racines. Cette maison, ce terrain, jamais je ne les leur imposerai; mais ils seront là pour eux, s’ils en veulent bien. J’aimerais qu’ils découvrent la richesse qui s’y cache, celle toute simple d’avoir une demeure, un foyer.
 

Une  enfance  déracinée
 

As-tu des racines toi-même?

Mon père était voyageur de commerce. À 10 ans – donc à un âge où je commençais à avoir de bons chums – il a été transféré dans le nord de l’Ontario, où nous avons habité pendant trois ans. Puis mes parents se sont séparés et je me suis retrouvé à Laval. (Silence) Je ne sais pas si c’est pour ça qu’il me semble important de créer des racines, encore plus aujourd’hui. Sans vouloir généraliser, je trouve qu’il y a beaucoup trop de gens déracinés. Acheter une maison m’a fait du bien; ça m’a «groundé».
 

Ce virage est-il aussi une conséquence du choc de la trentaine?

Peut-être. Chose certaine, je n’ai pas vraiment vécu de crise d’adolescence. J’ai plutôt l’impression que j’ai traversé la mienne dans la trentaine. En tout cas, je l’ai davantage ressentie à ce moment-là.
 

Veux-tu dire qu’à l’adolescence tu étais un ange?

Au contraire, ça allait bien. C’est probablement dû au fait qu’en pleine adolescence j’ai découvert Montréal et toutes les libertés qu’on retrouve dans une grande ville. Jusqu’à l’âge de 11 ans, j’ai grandi en Abitibi, puis j’ai passé trois ans dans le nord de l’Ontario. Et à 14 ans, en pleine adolescence, j’arrivais en ville! C’était extraordinaire. Ça peut sembler ridicule, mais ce qui m’a d’abord impressionné, c’était qu’avec 20 cents je pouvais traverser Laval et Montréal en autobus, parcourir 20 ou 30 km. Pour moi, l’autobus et le métro étaient fantastiques. Surtout parce que je savais rarement de quoi aurait l’air l’endroit où je débarquerais. C’était l’aventure. À 14 ans, t’as fait le tour de la ville plusieurs fois. En Abitibi, tu marches!
 

Montréal est alors devenue un énorme jouet pour toi.

Oui. J’ai commencé à m’amuser avec ce jouet dès mon arrivée. Je suis allé à fond dans tout ce que je pouvais faire en ville.
 

Soudainement, ton univers s’agrandissait.

Je retrouvais là une autre forme de liberté. Dans une petite ville, tout le monde nous connaît et vice-versa; on fait donc attention à ce qu’on fait. Ce n’est pas mauvais parce que les gens apprennent à se respecter, ce qui en quelque sorte les enracine. Alors qu’en ville on ne reverra probablement jamais la personne qu’on croise sur le trottoir. On peut lui dire ce qu’on veut et avoir l’air de ce qui nous tente, on peut jouer, mentir et même dire la vérité. Quand je parle de liberté, je fais aussi allusion à ça. On est beaucoup plus libre en ville qu’à la campagne. Toutefois, en devenant très connu, j’y étais de moins en moins libre. Aujourd’hui je retrouve ma liberté à la campagne.
 

C’est intéressant, ce retour à la campagne. Serait-ce parce qu’elle a toujours été en toi?

Quand j’étais enfant, mon principal passe-temps était de bâtir des cabanes dans les arbres. Alors, oui, je suis retourné à une de mes premières passions.
 

Timide comme tu dis l’être, finalement t’entends-tu mieux avec le bois qu’avec ton entourage?

(Silence) Est-ce que je suis vraiment timide? En fait, je le suis face à un étranger qui, lui, me connaît déjà en raison de mon métier. Ce n’est peut-être pas tant de la timidité que de l’agacement. Ça me frustre de ne pas pouvoir faire la connaissance de quelqu’un sur un pied d’égalité, que la rencontre soit biaisée. (Silence) D’ailleurs, depuis que je suis connu, je ne me suis pas fait de très grands amis. J’ai connu les miens avant la célébrité. C’est sûr que, par le travail, je me suis fait des copains, mais ils sont peu nombreux.
 

Te considères-tu comme une personne fidèle en amitié?

(Silence) Je pense que je suis intègre. Dès que je déroge à ce que me dicte ma conscience, je ne me sens pas bien. Même si je suis à Toronto durant la semaine, mes amis savent qu’ils peuvent me téléphoner ou venir me voir n’importe quand. Ça, c’est clair.
 

La  crise
 

La crise que tu as vécue au début de la trentaine était-elle causée par un excès de liberté?

(Silence) D’abord, je ne pense pas que ce soit vraiment la trentaine qui ait fait la différence. Ma vie en ville, je l’ai vécue en faisant diverses expériences. Tout ce qui était mystérieux m’attirait. Tous les dessous de la ville…
 


Tout ce qui sortait des rangs…

Tout ce qu’on ne voit pas, tout ce qu’on ne veut pas voir ou nommer mais qui existe. Alors j’y suis allé jusqu’au bout. Ce genre d’expérience peut être dangereux, mais j’ai toujours senti que je pouvais me faire confiance.
 

Tu te sentais assez fort pour ne pas t’y perdre?

Oui. À un moment donné, je me suis réveillé, j’ai fait un choix et j’ai rencontré les bonnes personnes. Tout ce que j’avais accompli jusque-là, dans ma carrière, m’a également aidé à changer de cap.
 

Les «bonnes personnes» que tu as rencontrées, quelles sont-elles?

Des blondes, des amis, des gens du métier et d’autres pas.
 

En étais-tu venu à te dire: «C’est seulement ça la vie?» ou bien «La vie ne peut pas être que ça»?

Je voulais passer à autre chose. Pendant un moment, j’ai été attiré par l’underground de la ville et ses mystères; donc j’exprimais une espèce de refus des règles établies. C’était une façon de participer à une révolution. (Silence) Et cette révolution m’habite toujours, mais je la vis autrement.
 

D’ailleurs, la retraite à la campagne peut être une autre forme de révolution.

Certaines choses me révoltent encore, oui, mais il y en a d’autres que je trouve extraordinaires. Aujourd’hui, je pense que la vie c’est ça et c’est tout. Qu’il y ait quelque chose après, je m’en balance. La vie c’est aujourd’hui, point à la ligne.
 

Y a-t-il d’autres éléments dans ta façon de voir la vie qui ont changé?
C’est drôle, mais je m’étais toujours dit que je mourrais à 33 ans. Je ne sais pas si ça me vient du catholicisme… De toute façon, c’est à peu près ce qui est arrivé. Il y a une partie de moi qui est morte à 33 ans. Et ça, ça fait mal. De penser que maintenant je ne suis plus un adolescent, ça me blesse encore parfois. J’ai encore des flashs-back de moments où je faisais des folies…
 

En terminant, où en sont tes relations avec ta mère, ton frère et ta sœur?

Ça va bien. Même si je suis loin d’eux depuis trois ans, ils sont plus présents dans ma vie qu’avant mes 33 ans. J’ai compris que la famille, c’est un peu… tout. C’est un peu beaucoup ce qui fait le monde. Et c’est une des raisons pourquoi j’attache tant d’importance à mon projet de maison et à tout ce qui en découle. Je me sens privilégié d’avoir fait les voyages que j’ai faits et d’avoir rencontré les gens que j’ai rencontrés.
 

Après l’aventure Nikita, qui pourrait durer encore deux autres saisons, Roy Dupuis rêve de participer à un film d’auteur, ou encore de s’embarquer dans une nouvelle aventure: la réalisation de documentaires. «J’aimerais partir avec ma blonde et ma caméra pour immortaliser des choses simples de la vie, montrer toute leur richesse et la beauté qui se cache dans la vérité.»
 

Parce qu’il adore également la photographie. Mais, entre-temps, d’ici la fin du tournage de la présente saison de Nikita – soit après le 15 juin – il a hâte de terminer sa galerie.
 

Source:
Article Magazine Le Lundi du 22 mai 1999


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Par Michèle - Publié dans : Roy Dupuis: rencontres et entrevues
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