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29 novembre 2009 7 29 /11 /novembre /2009 16:35


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2008-Blaste-a
Photo © Daniel Desmarais
 



15 mars 2008


Théâtre - Dans  le  cru  du  réel
 

Par Michel Bélair
 


Brigitte  Haentjens  s'attaque  au  très  dur  Blasté  de  Sarah  Kane  à  l'Usine C
 

Brigitte Haentjens approche de l'état d'ébullition. Ses yeux brillent d'un éclat étonnant et les mots semblent se bousculer pour sortir de sa bouche. Près d'elle, ni Roy Dupuis ni Céline Bonnier ne fait le moindre geste, ne dit le moindre mot pour tempérer ses ardeurs. Bien au contraire; on n'est surtout pas là pour ça!
 

Nous sommes en fait dans les loges de l'Usine C, à une semaine de la première de «Blasté» de Sarah Kane, que son vieux complice franco-ontarien Jean-Marc Dalpé a traduit pour elle. Elle brûle, la Brigitte Haentjens; elle irradie. Avec ses mains, avec ses phrases parfois sibyllines, oui, avec toute la ferveur qu'elle peut mettre parfois dans le moindre geste, elle est en train de dire que ce «Blasté» est un des textes les plus puissants auxquels elle ait jamais travaillé.
 

Des  humains  abîmés  ordinaires
 

«C'est un texte tellement riche que ma perception s'en est transformée à plusieurs reprises. Au début, à la première lecture, on est... j'ai été choquée par tant de violence: oui, c'est vrai. Le côté trash, in your face theatre, qui s'impose d'abord est très dur, très difficile à supporter... Et puis peu à peu, c'est la dimension tragique, universelle, la force dramatique de tout cela qui m'a frappée; j'ai pensé à Sophocle, à cause des yeux probablement, à Beckett, à Müller aussi. Ce parcours auquel Sarah Kane nous convie pendant plus d'une heure et demie est en fait une véritable descente aux enfers... Maintenant que le spectacle est en salle, que nous travaillons sur le plateau, c'est encore plus vrai.»


Puisqu'il sera question de cette même violence tout au long de cette rencontre immensément riche avec trois êtres remarquables, aussi bien vous situer tout de suite...
 

«Blasté» raconte l'histoire de Ian et Cate qui s'installent dans une chambre d'hôtel «de luxe» d'une ville où la guerre fait rage; un peu Bilal à Sarajevo. À l'époque d'ailleurs (1995), Sarah Kane voulait dénoncer notre apathie généralisée face au conflit bosniaque, mais on peut facilement penser à une foule de situations similaires, non? Ian est une ordure, donc, et agit de façon infâme avec Cate. Il la frappe, la violente, la viole; elle résiste à sa manière et le quitte. Puis un soldat fait irruption, viole Ian à son tour, lui arrache les yeux et les mange avant de se suicider devant nous. Lorsque Cate revient, Ian succombe à son tour. Rideau. Ouffffffff.
 

Bon. Cette violence insupportable -- et je ne vous ai pas tout raconté! --, il n'y a pourtant pas moyen de passer à côté, dira la metteure en scène. «La stylisation n'est pas possible; ça ne marche pas! Il faut tout faire, tout jouer, passer absolument par là. Si le côté réaliste de cette violence n'est pas là, la métaphore n'est plus possible par après.»
 

Roy Dupuis acquiesce. Il n'y a sans doute pas de hasard au fait qu'il ait choisi Sarah Kane pour revenir sur les planches après une absence de 14 ans; pour jouer aussi, pour la première fois au théâtre, avec Céline Bonnier. Cette pièce l'a tout de suite accroché. Et c'est sans problème qu'il s'est glissé dans le rythme du langage de la scène, malgré son souffle différent de celui des plateaux de cinéma, moins hachuré, plus soutenu, «plus exigeant»... Il parle, lui, de «télé-réalité».


«C'est de l'hyper-réalisme comme on en rencontre souvent au cinéma. Les personnages agissent comme s'ils ne savaient pas qu'ils sont suivis par une caméra cachée; ils sont plongés, et nous tous avec eux, dans une sorte d'intimité ordinaire, crue... Je n'ai pas eu de problème à adopter le rythme du théâtre parce que le texte est assez bizarre aussi: aucune recherche d'efficacité. Pourtant, on oublie une mesure, on en échappe un morceau et plus rien ne marche. La seule solution, c'est d'être là, dans le cru du réel, dans l'intimité ordinaire de l'horreur, dans ces gestes qui appartiennent, qu'on le veuille ou non, à tous les humains...»


... À qui s'adresse «Blasté»? Qui ira voir ce spectacle? Des gens touchés par le phénomène de la violence? Des intervenants sociaux? Des profs qui amèneront leurs élèves voir une pièce qui parle leur langage et qui aborde leur monde? Des fans de Roy Dupuis? Des fans de Céline Bonnier? Des fans de Brigitte Haentjens?


«Il ne faut pas se le cacher, reprend la metteure en scène, Roy et Céline sont de grandes vedettes et ils vont très certainement drainer un public différent, plus large probablement, plus diversifié: tant mieux! Mais j'ai aussi rencontré des jeunes étudiants [un groupe de réflexion sur la violence de l'école FACE] et des intervenants du quartier ici autour de l'Usine C qui sont touchés quotidiennement par cette problématique de la violence. Le taxage, la violence à l'école, le suicide, ça existe aussi chez nous: c'est un phénomène qui nous interpelle directement... »
 

«Et ce n'est certainement pas en s'imaginant qu'on vit à Disneyland, enchaîne Roy Dupuis, que tout va aller pour le mieux. Tout est là; on n'a qu'à ouvrir les yeux. Même la planète lance un cri d'alarme... L'horreur quotidienne des téléjournaux est immensément plus violente que ce que raconte Sarah Kane.»
 

«Mais heureusement, la liberté de parole est plus grande au théâtre, poursuit Céline Bonnier. Il n'y a pas vraiment de rating pour nos spectacles comme il y en a eu pour Tout est parfait au cinéma, par exemple. Il y a moins de contrôle à la porte. On peut tout dire sur scène, remettre le monde en question... Profitons-en pour proposer des choses qui font réagir, qui ébranlent et qui suscitent le dialogue...»
 

Cela ne s'est pas vraiment terminé là-dessus. Et il y a tout plein de trucs dont on parlé, là, pour le vrai, qui ont à peine été effleurés ici, triste... Mais l'essentiel est là, c'est ce qui compte. C'est comme ça. Que voulez-vous, comme disait l'autre en frottant ses balles de golf...
 

***
 

Blasté
Texte de Sarah Kane traduit par Jean-Marc Dalpé et mis en scène par Brigitte Haentjens. Une production Sibyllines présentée à l'Usine C jusqu'au 5 avril.
 


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Published by TeamRDE - dans Blasté (2008) Roy au théâtre